A’KKADA « Chroniques du bled »

Compagnie Amal Hadrami

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24 septembre, 2009

Au coeur du mur

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 4:24

01.jpg On m’a proposé ce travail. J’ai sauté sur l’occasion d’une rentrée d’argent supplémentaire. Comment refuser ? Je n’ai pas réfléchi aux conséquences. Je faisais une bonne action, ma conscience apaisée ; je faisais ma Bea avec cette intervention sociale. Moi qui avais toujours voulu faire de l’humanitaire…

Orphelinat, centre de détention pour mineures, écoles de jeunes filles. Ce lieu était tout ça à la fois. Improbable, où s’y trouvaient réunies toutes sortes de petites filles. Des enfants. Certaines n’avaient plus de parents, abandonnées, trouvées dans la rue, d’autres échappées d’un foyer où elles servaient de petites bonnes en échange d’un repas et d’un toit voire d’une petite gâterie au maître de maison.

Il y avait des petites délinquantes, des fugueuses, des asociales, des mères célibataires, des enfants illégitimes, des mendiantes, toutes celles dont la société ne voulait pas, celles qui tâchaient, gâchaient le paysage, défiaient l’ordre moral établi. Ils avaient eu beau insister, elles ne rentraient dans aucune boîte. Alors on les avait parqués là, dans cet endroit plutôt agréable, une école avec salles de classe et cour centrale, dans une banlieue pauvre et inaccessible, derrière le grand souk des moutons.
Le genre de centre auquel les institutions officielles versent de temps à autre un peu d’argent déculpabilisant ainsi la conscience de l’humanité. Alors tous les dimanches, jour de repos, j’allais gaiement partager mon art avec ces jeunes filles sans attaches.

Une grande porte bleue. Des murs hauts, très hauts, trop hauts. C’était une prison. A peine avions-nous pénétré à l‘intérieur de l‘enceinte que leur attention était déjà sur nous. Tous ces regards. Je me sentais fusillée, déshabillée, mes jambes flanchèrent. Je n’arrivais ni à avancer, ni à affronter ces yeux, ni à parler, ni à sourire. Je venais de dehors. J’avais ce privilège de pouvoir sortir, d’avoir une famille, une vie à vivre, une chance à saisir. Je m’en sentais honteuse. J’avais envie de disparaître, partir en courant, m’évaporer. Mais rien ne se passait. Il fallait bien continuer.

Après avoir réglé les formalités administratives, on nous indique la salle attribuée aux cours de danse. J’avais mal au ventre. Envie de vomir. Une angoisse indéfinissable. Et puis le premier groupe entra. Des enfants de huit ans. On les fit asseoir pour faire les présentations et leur donner une petite description de l’atelier qui allait suivre. Pour la première fois, je les observai. Ce que je vis me donna envie m’écrouler, fondre en larmes. Elles étaient là ; elles me regardaient mais ce n’était déjà plus des enfants. Leurs regards…Transparents, vides, glacés. On aurait dit des victimes de guerre. Ces yeux avaient été éteints, brûlés, transpercés. Elles marchaient, parlaient, mangeaient mais aucune d’entres elles étaient vivantes. Des fantômes. Des fantômes de huit ans.

Quand ce fut le tour des plus grandes, nous nous retrouvâmes en face de rochers. Des jeunes filles en théorie ; de vrais mecs en réalité. Les traits de leur visage étaient carrés, durs, marqués. Des voix graves, agressives, bassins en avant, épaules rentrées, jambes écartées. Alors c’est comme ça que l’on devient lorsqu’on se retrouve nez à nez avec la vie. Fini les contes de fées, la réalité, c’est ça et si tu veux survivre, adaptes toi, adaptes ton corps, malléabilité. Transmutation pour survie en milieu hostile.

Évidemment, ça me changeait des corps de princesses sur lesquels j’avais l’habitude de travailler. Ceux-là me faisaient peur. Ils bouleversaient en moi tout un équilibre pré-établi sur lequel reposait l’essence même de mon existence. Ils me renvoyaient à ma superficialité, à mes mensonges, à ma lâcheté. J’étais une honte pour les femmes, avançais en sens contraire, participant à les cantonner à la place d’être faible, précieux, inutile, esclave. J’étais prisonnière de ma condition de femme, de l’image que j’avais d’elle, de la morale établie. Elles avaient dix ans de moins que moi et se battaient déjà pour leur droit à être des femmes différentes, leur droit à exister sans correspondre à l’idéal social. Elles ne luttaient pas seulement pour sortir de ce lieu maudit, il leur fallait apprendre à vivre autrement que cloîtrées, cachées aux regards des autres.

J’avais honte d’être ce que j’étais. Et chaque semaine, sans vraiment en saisir la raison, je rentrais m’effondrer chez moi, vidée. Leur parcours que je découvrais petit à petit me paraissait insupportable, trop éprouvant. Comment faisaient-elles…C’était trop injuste, elles étaient si jeunes et quelle cruauté d’avoir à partir en les laissant là-bas. Des adieux déchirants chaque fois. Elles s’accrochaient à moi, me touchaient, m’embrassaient, m’aimaient simplement pour avoir quelqu’un à aimer. J’essayais de leur apporter tout ce que je pouvais de tendresse sans me laisser avaler car elles m’auraient noyée sans s’en rendre compte.

Je me suis longtemps laissée aller à penser à en ramener une avec moi, un jour. Qu’elle puisse enfin connaître ce que c’était que d’être aimée et soutenue par quelqu’un. Avoir une chance de faire ce que l’on désire de sa vie. Elles étaient toutes trop jeunes pour connaître la solitude, le désespoir, la douleur.

Un jour, l’une d’entres elles était arrivée avec un bébé. Un tout petit bébé. Je compris après plusieurs minutes que c’était le sien. Elle n’avait que treize ans. Il avait été malade, on venait de le lui ramener. Je m’attachais à elles. Je n’arrivais pas à garder mes distances avec leur situation ; j’étais trop investie émotionnellement et retournais chez moi totalement brisée. Il me fallait bien quelques jours pour m’en remettre et hop, c’était à nouveau dimanche.

Étant donné mon état dépressif, on me conseilla vivement d’arrêter quelques temps. Ce que je fis. De retour dans ma maison au bord de la mer. Tout le monde approuva « oui, oui, c’est sûr, c’est trop dur, pourquoi vas-tu te rendre malade avec ça, je t’assure, c’est mieux comme ça, fais ta vie tranquillement et arrête de te prendre la tête avec ça ». Malheureusement, les gens sont lâches et j’aurais aimé trouver la force, le courage de continuer. Au lieu de ça, je me rassurais en écoutant ces voix qui sonnaient faux. Pour me déculpabiliser de les avoir laissé tomber.

Ce qui ne fut pas si efficace que ça puisque leurs regards sont toujours avec moi. Ils m’observent, jour après jour. J’ai appris à vivre avec. On s’accommode de sa propre horreur. Plus tard, j’ai vu à la télé l’une des petites filles retrouver sa mère. J’ai pleuré à chaudes larmes. J’étais heureuse et soulagée pour elle. J’ai également croisé une des grandes dans la médina de Marrakech. Je n’ai pas osé poser de questions ; je pense qu’elle avait fini de purger sa peine.

 

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