A’KKADA « Chroniques du bled »

Compagnie Amal Hadrami

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5 octobre, 2010

T’es dans quel groupe?

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 15:14

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D’un côté on parle de libre échange, de mondialisation, de mélange des cultures et de rencontres, d’ouverture, de tolérance, de pluralité ; d’un autre, le communautarisme est à la mode.

Tout le monde a envie de faire partie d’un groupe.

Bien sûr, il y a ceux sur Facebook pleins d’un humour tout particulier comme « Pour tous ceux qui se trouvent ridicules aux toilettes… ».

Surtout il y a ceux moins drôles mais beaucoup plus réels qui réunissent leurs membres régulièrement et engagent des actions concrètes.

Ce week-end, nous avons intégré l’un d’eux. Venus d’un peu partout, ils se retrouvent autour d’une même passion : la salsa.

Salsa à Marrakech ? Ça sonne peut-être bizarre mais ça sonne juste. C’est vrai qu’on s’attendrait plutôt à voir un festival de danse orientale après avoir vu celui des arts populaires. Mais il va falloir se résoudre à abandonner les clichés de la ville ocre et voir ce qu’elle est véritablement devenue.

Fini les chameaux, palmiers, souks et soleil couchant. Enfin, ça existe toujours mais Marrakech ne se résume plus qu’à cela. Aujourd’hui, elle est une ville qui décide de bouger. Qui brasse du monde. Qui se nourrit de nouvelles rencontres.

C’est donc tout naturelle pour elle d’accueillir un festival international de salsa. Et tout naturel pour nous d’y participer.

Et pourtant ce n’était pas gagné d’avance. Nous n’aimions pas la salsa.

Vous avez déjà vu des gens un peu gauches sur une piste de danse ? C’est tout simplement à mourir de rire. Il n’y a pas de sujet plus facile pour la moquerie et même avec la plus grande bonté du monde, on ne peut s’empêcher de tomber dedans.

Imaginez maintenant l’un deux, disons un homme, vêtu d’un débardeur en lycra bleu électrique transparent ou en t-shirt à trou rose fuchsia recouvert de paillettes. Non, nous n’exagérons pas. Loin de nous l’époque où les hommes latins représentaient la caricature de l’homme virile, macho et misogyne. Aujourd’hui, il mène encore la danse mais il fait aussi un peu flipper dans sa tenue de gala à strass.

Du coup, la fille pousse à l’extrême les atouts de sa féminité pour être sûre qu’on ne la confonde pas avec son partenaire. Seins remontés, fesses remontées, pommettes remontées. Là, nous exagérons. Mais la danseuse de salsa doit être une diva ou ne doit pas être. Donc, les seins en avant, les fesses en arrière et le sourire scotché aux lèvres. Quand elle danse bien, ça passe, mais quand c’est un boulet…

Tout ça pour dire que ce n’était pas gagné. Le ridicule n’était pas loin. Nous aimions danser mais aller voir un spectacle était hors de propos. Alors faire un festival…

Mais nous ne voulions pas mourir bêtes.

Nous avons mis les pieds là-bas et nous nous sommes fait engloutir.

Vous êtes-vous déjà plongés dans un univers parallèle où tous les codes qui régissaient votre univers se trouvaient inversés ?

Des individus tout autour de vous, s’exprimant dans des langues souvent incompréhensibles et qui pourtant échangent. Ils vont et viennent, engagent des conversations, s’invitent à danser, se remercient et se quittent.

Tout naturellement.

Personne n’a honte, personne n’est gêné, personne ne se moque.

Tout le monde danse.

Ceux qui savent, ceux qui ne savent, ensemble.

Couples ou non, seuls, à deux, en groupe.

Tout le monde danse.

2000 individus les uns avec les autres et aucune dispute, aucun malentendu, aucune contrariété, aucune élite, aucun rejet. Il n’y a ni frontières, ni classe sociale.

Tout le monde s’adapte.

Les couples se forment le temps d’une danse, se séparent et se reforment plus loin.

Il y a des grands blonds avec des petites à cheveux frisées, des petits minets avec des dames en robe à fleur, des petites bombes avec bibendums et on n’a même pas envie de rire. Nous qui rions si facilement.

On nous invite, pas le temps de répondre, nous voilà sur la piste. La musique est là, la lumière est là et c’est parti.

Voyage.

Toute la nuit est faite de ces petites virées dans un autre univers où la terre tourne plus vite mais où le temps reste immobile. Les corps bougent, même les plus raides, même les plus maladroits, tous bougent avec une telle sincérité que le ridicule a quitté les lieux.

Nous n’aimions pas la salsa.

Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Et nous n’en sommes pas un.

10 juillet, 2010

Eh beau goss!

Classé dans : Devisons un peu — cieamalhadrami @ 0:05

 

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On s’offusque toujours devant les hommes qui sifflent une jolie fille (exception faite du Maroc où ils sifflent même les moches grosses et éclopées), leur lancent un compliment d’un raffinement inattendu en émettant des sons troublants et évocateurs.

 

La fille outragée détourne les yeux ou répond d’un regard perçant de mépris. Certaines iront jusqu’à marmonner une insulte à l’odeur d’eau de rose.

 

La nouvelle vague protectrice  des droits de la femme veut qu’on s’oppose à ce surplus de testostérone qui fait manquer de bienséance aux mâles en chaleur.

 

Pourtant, quand elle vit se mouvoir devant elle ce corps d’une musculature parfaite à la peau hâlée comme un cookie tout juste sorti du four, cette chute de rein dessinée par Léonard de Vinci lui-même, elle ressentit une envie irrésistible d’exprimer cette violente émotion qui la submergeait toute entière.

 

Bouffée de chaleur, palpitation, picotement dans la nuque, euphorie soudaine ; un peu comme après une journée de jeûne devant un bon petit plat mijoté par maman.

 

Après avoir réprimandé son instinct premier qui l’aurait fait croquer dedans, elle se retint in extremis pour ne pas balancer un « waouhhh ! » au moment où cette vision enchanteresse lui apparut. Sa bonne éducation l’en empêcha. Ça ne se faisait pas. Une fille de bonne famille ne draguait pas dans la rue. Une fille de bonne famille ne draguait pas du tout. Elle fait la belle jusqu’à ce qu’on la drague.

 

Mais elle ne voulait pas draguer ce bel éphèbe, ni même le séduire. Elle avait simplement été émoustillée par sa plastique alléchante et souhaitait le lui faire remarquer, comme pour le féliciter d’une telle réussite et le remercier de cet intense moment de plaisir.

 

La raison fut plus forte que l’instinct et elle ne put qu’admirer en silence cet apollon du XXIème siècle.

 

Tout en se léchant les babines.

 

 

31 mai, 2010

A vos marques, prêts… Régime!

Classé dans : Devisons un peu — cieamalhadrami @ 14:40

 

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L’été est là, c’est le moment de faire un régime. Et pour une fois, ça concerne tout le monde.

Fini le moment de solitude intense qu’éprouve une femme cherchant par tous les moyens une façon discrète de faire taire son ventre qui gargouille alors que son mec s’empiffre d’un Magnum double chocolat en lui assurant qu’elle n’est pas grosse et qu’elle a vraiment tort de se priver d’un tel délice. Ou double caramel. Ou celui avec des amandes croustillantes sur l’extérieur et une bonne crème glacée vanille comme récompense d’avoir englouti la croûte en chocolat.

Fini les larmes aux yeux d’avoir à renoncer à la chantilly alors que son mec s’empresse d’un coup de cuillère expert de la rafler pour l’ingérer fissa.

Fini les humiliations quotidiennes à entendre ce même mec dire à tout le monde qu’elle se trouve énorme en rigolant alors que lui l’aime comme elle est, qu’elle le sait bien, le tout en zyeutant le corps d’une jeunette anorexique de vingt ans en maillot de bain à trois mètres de là. Jusqu’à ce qu’il croque ses doigts plutôt que sa tarte Tatin et se fasse un torticolis.

Aujourd’hui et depuis plusieurs années déjà, la dure loi de la société de consommation a cessé de laisser les hommes en paix. Elle non plus ne tolère plus leur bedaine grossissant à vue d’œil, leurs bourrelets qui n’ont rien de poignées d’amour, leur double menton qui vire au triple. Il est temps de remettre un peu d’ordre.

Quand leur femme le leur demandait, la question restait évasive, toujours reportée au lendemain ou au siècle prochain, « à quoi bon puisqu’on va tous mourir en 2012, tu ne voudrais pas que je sois tout maigrichon quand même, ma mère va croire que tu m’affames, au moins là je suis en bonne santé puis c’est mignon un peu de rondeur, t’exagères j’suis pas gros et en plus ça, c’est du muscle! »

C’est surtout moins mignon quand ces rondeurs sont sur les hanches de ta femme, abruti. Mais bienheureusement, l’équilibre a été rétabli et même les hommes doivent aujourd’hui devenir « objet de désir conforme aux critères de beauté contemporains ». Leur fric ne suffit plus à justifier leur existence, ne suffit plus à séduire le sexe opposé. Comment dans ce cas assurer la pérennité de l’espèce ?

On croirait presque la société fait une bonne action. « Être beau gosse vous permettra de trouver avec qui faire des bébés ». En se servant quand même un peu au passage… Si les femmes n’en veulent plus, de leur fric, pourquoi s’en priverait-elle ?

« Plus que le déodorant, le dentifrice et le parfum qui vous empêchent de sentir le bouc, vous avez des besoins, messieurs. Crèmes pour le visage, crèmes pour les mains moites ou sèches ou rugueuses, crèmes raffermissantes ou minceur ou « abdosculpt », shampoing anti-pellicules anti-chutes de cheveux anti-effet gras, savon hypoallergénique, gel pour les cheveux, spray de bonne haleine, mousse à raser peau fragile ou peau grasse ou peau noire, patchs anticernes, etc.

Faites-vous beaux ou vos femmes vont allez voir ailleurs. Et fini aussi les minettes de vingt ans. Au final, elles finissent toujours par retourner vers une chair fraîche et bien ferme plutôt que vers une viande flasque et paresseuse, aussi riche soit-elle. »

C’est peut-être la saison des bikinis mais aussi celle des petits shorts moulants de piscine pour les hommes et tout le monde a intérêt à être à la hauteur. Sinon…

Bon, vous pouvez toujours tenter de faire vos rebelles et exposer votre cellulite à tout va, les gros ventres qui rebondissent, les jambonneaux qui pèsent une tonne, les fesses qui jouent des castagnettes, oui c’est vrai, vous pouvez faire un pied de nez à cette société intransigeante, injuste où les circonstances atténuantes n’ont pas leur place. Oui, vous pouvez. Le ferez-vous ?

Sinon, c’est comme on disait : soit beau et tais-toi.

1 mai, 2010

Tout est question de point de vue

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 19:33

 

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C’est l’histoire d’un mec.

Disons de 25ans.

Né à Marrakech, ayant grandi à Marrakech, vivant à Marrakech.

C’est une belle journée de printemps, le temps s’est réchauffé, les corps se sont débarrassés des encombrants vêtements d’hiver. Il marche, sous un soleil agréable, un vent léger venant caresser sa peau veloutée. Il est de bonne humeur, c’est le week-end et la soirée s’annonce plutôt bien. C’est là qu’il la voit. Elle aussi en T-shirt, une petite jupe dévoilant ses mollets et chevilles délicates, petites sandales d’été aux pieds. Ses cheveux virevoltent au gré de ses mouvements félins, elle lui fait penser à un chat. « Tsss tsss ! » lui lance-t-il. Pas de réaction. Il décide de l’aborder directement. Après tout, si elle s’est apprêtée de la sorte, c’est bien pour qu’on la trouve belle et qu’on le lui dise.

« Salut beauté, waouh, tu sais que t’es trop belle, mon cœur s’est arrêté en te voyant, j’ai jamais vu une fille aussi belle. Tu veux prendre un café avec moi ? S’il te plaît… On fait rien de mal, je veux juste apprendre à te connaître. Tu peux pas me laisser comme ça, donne moi juste ton numéro et on se voit quand tu veux, où tu veux. Je veux juste être ton ami. Bon bon, alors tu vas où comme ça, jte raccompagne si tu veux, tu vas pas faire la route toute seule quand même. On ne fait que parler, regarde, moi j’m’appelle Aziz. Franchement, t’es tellement belle que je n’arrive pas à me séparer de toi. Dis moi juste un mot, fais moi juste un sourire, ca ne t’engage en rien un sourire. Oh beauté céleste, plus fraiche que la rosée du matin, plus légère qu’un papillon de paradis, plus éblouissante qu’un lever de soleil. Regarde les mots que tu m’inspires. Aie pitié de moi. Je suis venu à toi en toute sincérité, tu ne peux pas me rejeter. Enfin, regarde moi… »

La belle finit par se laisser convaincre. Yes ! C’est dans la poche… Il l’invitera à boire un café ou à déguster une glace, ce qui ne le ruinera pas. Puis il lui dira qu’il a oublié un truc chez lui et l’invitera à entrer. Par politesse, elle ne refusera pas. Il lui dira qu’elle n’a rien à craindre, qu’elle le connait, il va juste prendre un truc et ressortir aussitôt. Rien de mal à ça. Faut pas être parano non plus. Il la respecte beaucoup, elle le sait bien. Il la fera entrer en attendant de chercher ce qu’il veut, elle s’assiéra dans le canapé du salon. Il réapparaîtra quelques secondes plus tard, elle se lèvera pour partir. Il lui proposera un verre, tout de même, ça ne se fait pas de l’inviter chez lui sans rien lui donner à boire, même un verre de jus. Ce n’est pas un sauvage, il a un tant soit peu de manières. Elle se laissera facilement convaincre. Et puis, une chose en amenant une autre, il posera ses lèvres sur les siennes en lui disant que ce n’est que de la tendresse, qu’elle est comme sa sœur, que jamais il ne la déshonorera. Il lui ajoutera qu’il savait qu’elle n’était pas le genre de fille trop coincée et revêche qu’il exècre au plus haut point et qu’au moins, avec elle, il a trouvé une perle rare, une personne ouverte mais sérieuse, gentille et intelligente. Quand il en aura fini, il se rhabillera et lui demandera de partir parce qu’il a un rendez-vous important. Non, il vaut mieux ne plus nous revoir.

On dira de cet homme que c’est un jeune garçon dans la fleur de l’âge avec des besoins évidents dans une société moralement trop restrictive. Il fait comme il peut, il tente le coup. Et là, ça a marché, trop fort le mec !

On dira de cette fille qu’elle s’est fait avoir et qu’il ne fait pas bon être idiot de nos jours. Elle n’avait qu’à réfléchir. Et puis, elle n’avait qu’à refuser dès le départ. La pauvre…

Inversons les rôles.

C’est l’histoire d’une nana.

Disons de 25ans.

Née à Marrakech, ayant grandi à Marrakech, vivant à Marrakech.

La journée s’annonce bien. Les oiseaux chantent, le soleil brille, une petite brise vient embrasser son cou. Ah le printemps… Elle décide d’aller prendre un peu l’air en ville, de faire un peu de shopping, pourquoi pas. Alors qu’elle arpente l’avenue principale en chantonnant l’air d’une chanson d’amour, son regard s’arrête sur lui. Jeune homme propre sur lui, rasé de près, bien fringué du genre cool mais classe, tout ce qu’elle aime. Hmmm… Elle lui demande l’heure. Pour regarder ses mains. Parfaites. Lisses mais fermes. Sans alliance. Parfaites. C’est parti.

« Excusez-moi, ce n’est pas vraiment dans mes habitudes de faire ça mais vous êtes d’ici ? Ah oui, ah c’est marrant, je connais bien ce quartier, j’ai une amie qui vit là-bas. Et vous vous appelez ? Enchantée Karim, moi c’est Meriem. Vous alliez par là, n’est-ce pas ? Moi aussi, on marche ensemble ? Super. Non, je me promenais simplement et vous ? Ah d’accord, et vous êtes dans quoi ? C’est intéressant oui, et ça marche bien ? Super. Euh… vous avez un peu de temps maintenant ou… ah très bien, on va prendre un café alors ? Oui je connais, comme vous voulez, oui ce café est très bien, ça me va. Ecoutez, si vous voulez, j’habite à deux minutes d’ici, j’ai une petite terrasse, ce serait peut-être plus sympa de le prendre là-bas ce café. Qu’en pensez-vous ? Très bien. Enfin, c’est comme vous voulez, je ne voudrais pas avoir l’air de… Ok super. »

Elle le fera entrer, il s’installera dans le jardin, sous l’ombre d’un parasol, elle passera un appel en s’excusant puis reviendra avec le café. Ils discuteront de tout et de rien, elle lui posera des questions et flattera son ego. Ils auront trop chaud dehors et rentreront à l’intérieur. Elle lui fera visiter et dans l’étroit couloir qui mène du salon à la chambre, elle provoquera la rencontre. Après en avoir finit de lui, elle dira gentiment de partir parce qu’elle a un rendez-vous – le coup de fil de tout à l’heure. Elle prendra son numéro sans donner le sien et avec un sourire compatissant, lui claquera la porte au nez.

On dira de lui qu’il a eu de la chance. En plus, ça ne lui a rien coûté et il n’a même pas à trouver d’excuses pour ne pas rappeler. Trop fort le mec !

On dira d’elle que c’est une s….. , qu’elle finira certainement seule car qui voudrait se marier avec une femme pareille ? La pauvre…

27 février, 2010

Le coeur sur la main

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 4:47

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Les beaux jours sont de retour. Du revers de la main nous balayons l’hiver qui n’a pas été si hivernal que ça.

Rien comparé à l’année dernière où la pluie incessante semblait s’être trompée de continent. Eh oh ! C’est l’Afrique ici ! Il est censé faire beau chaque instant de chaque jour de l’année ! ou presque…

Rien comparé à l’année dernière où le froid glacial s’immisçait entre nous et nous-mêmes, nous forçant à engloutir tout ce qui nous tombait sous la main. Ou plutôt dans la bouche.

Non, cette année a été une partie de rigolade. Alors que la neige recouvrait l’Europe, les EU et peut-être aussi une bonne partie de l’Asie, nous savourions un été indien qui est venu se fondre avec la douceur du printemps. Hmmm… Et aujourd’hui, fin février, nous prenons un bain de soleil.

Manteaux au placard, place aux affaires d’été. Malgré le travail pressant, les rdv à prendre, le million de papiers à écrire, à poster, à classer, la caresse du soleil sur la peau fragile de notre cou est une invitation impossible à refuser. C’est comme ça que tout Marrakech se retrouve un vendredi après-midi sur la place Jamaa El Fna.

On y prend une glace à l’italienne à 2dirhams, un verre de jus d’orange frais à 3dirhams, quelques pépites à grignoter pour 1dirham et on arpente, un sourire béat scotché aux lèvres les pavés irréguliers de la vieille ville. Sur un fond d’éclats de voix et de rires abandonnés, la joie simple d’être là s’élève. Contagieuse au plus haut point, il suffit de la respirer pour qu’elle s’installe aussi sûrement qu’une carie.

Une place colorée de monde, comme si la présence d’âmes qui déambulent redonnait à cette carte postale en noir et blanc une seconde vie. Tout le monde est là, fidèle à la mémoire collective, aux livres d’histoire, aux guides touristiques. C’est pour ça qu’on l’aime, cette place. Malgré toutes les tribulations de nos vies quotidiennes, le temps, le progrès, le nombre de touristes, les guerres et les crises, malgré le moral à zéro et les mauvaises nouvelles, malgré tout, elle continue d’être elle-même. On aura beau changer le goudron fondu par une chaleur harassante par de beaux pavés tous roses, transformer les carrioles à jus d’orange en carrosses de Cendrillon, agrandir les souks, augmenter les prix, accueillir de plus en plus d’étrangers, elle continuera d’être elle-même.

Voyez cet attroupement. Que se passe-t-il ? Autour de quoi ces gens se réunissent-ils ? Autour de qui ? Nous sommes curieux de savoir ce qui peut attirer tout ce monde… Et de fil en aiguille, de curieux en curieux, une trentaine de personnes se retrouvent à former un cercle de spectateurs en attente d’un spectacle qui tarde à venir. Nous nous faufilons à travers les corps entassés à la recherche du centre de la terre. Un homme debout parle haut et fort, interpelle, réclame, propose, parle, parle, parle pour laisser le temps aux impatients d’ouvrir leur porte-monnaie.

Soudain, sans prévenir, l’appel du bendir. Aussi prenant que la basse projetée plein pot par un baffle grésillant, le rythme qu’on croirait sorti de nos propres entrailles s’envole au-dessus des esprits étourdis. Les corps balancent, des mains commencent à battre la mesure, les sourires s’affichent. Et puis, un vieil homme se lève, et d’une voix fluette qui recouvre à peine le son des banjos et percussions confondus, entame un chant berbère populaire. Les paroles sont sur toutes les lèvres ou presque, un rassemblement comme celui d’une famille réunie pour une fête ; intime, agréable, précieux.

On prend le temps de s’arrêter et d’écouter. Mieux : on prend le temps d’apprécier. Un octogénaire avec une voix pareille, ça ne se trouve pas à tous les coins de rue. La chanson touche à sa fin, on donne ce qu’on peut ou on ne donne pas, peu importe, Dieu apporte à chacun son pain quotidien, l’essentiel est de donner de temps en temps et de surtout savoir aussi donner de son temps, car le temps c’est …

Quelle générosité… Celui qui sait donner de son temps est forcément généreux, ne croyez-vous pas ? Il donnera donc facilement de l’argent parce qu’entre nous, c’est quand même ce qu’il y a de plus facile à donner. L’argent. Plus facile qu’une journée de son temps, qu’un rein, du sang, sa femme, son chien, un sourire, une oreille attentive, de l’amour.

22 janvier, 2010

Repérage, médisance, emplafonnage

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 3:10

 

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Nous venons d’assister à un spectacle exceptionnel. Non, ce n’était pas la dernière comédie musicale à l’affiche, ni une pièce de théâtre contemporain décalé ; ce n’était pas non plus le concert de MJ revenu d’entre les morts. Malheureusement. Non, nous venons simplement de passer une soirée dans un petit restau récemment reconverti en pub où l’on sert à manger.

Et l’affluence soudaine en ce lieu à la nourriture infecte est simplement due à la venue d’un groupe de musique. Pas pour animer les fourneaux à notre grand regret mais bien les soirs de semaine. Nous ne savons pas si c’est une bonne idée en tous cas, ça marche. Quelle n’a pas été notre surprise en arrivant. Nous qui nous attendions à trouver l’endroit désert comme à son habitude avons été outrés par tant de densité humaine. Il ne manquait plus que des yeux bridés pour se croire à Shangaï.

Malgré tout, beaucoup de tables étaient vides, les gens ne sont pas si fous que ça. Venir boire un coup en écoutant de la musique passe encore mais de là à s’empoisonner… Ceci dit, nous nous sentons ce soir l’âme d’un kamikaze et la perspective nauséabonde de rester planté au bar aidant, nous nous jetons sur la première table libre venue.

Après avoir commandé un truc que nous ne mangerons pas, nos yeux se tournent vers le groupe de musique. Oh mon Dieu… mais qu’est-ce que… Aïe, ça pique, ça pique les yeux !!! Nous avions d’abord pensé qu’il s’agissait d’un homme. La voix puis la carrure. Mais la tenue exclut définitivement cette idée saugrenue. On est au Maroc tout de même, les trav ne courent pas les rues. La chanteuse donc. Enchanté. Bottes à talon et bout pointu en plastique blanc et lacets noirs, petites franges de 10cm en guise de jupe, tête bizarre. Nous avons occulté ce qui se trouvait entre les deux, avouons-le. Comme nous dévisageons les gens de bas en haut, vu le spectacle, notre cerveau  a refusé de continuer l’escalade sous peine de provoquer un arrêt cardiaque. Passons.

A côté, des tables hautes bien sûr et des corps agglutinés autour. Et quand le rythme s’emballe, que l’alcool commence à faire effet, c’est là que ça devient intéressant. Nous avons toujours été surpris par la clarté du langage corporel. Plus encore, par tout ce qu’un être peut révèler sur lui simplement en dansant. Est-ce que réellement ils ne se rendent pas compte du côté caricatural de leur geste et de leur attitude ? Il y a tellement de sketchs, tellement  d’articles, tellement de questions et certainement tellement de remarques amicales sur le sujet qu’il nous paraît étonnant que l’on puisse encore se comporter ainsi.

D’abord, on a Marie-Cécile. Toute de noir vêtue, longue et menue comme un haricot vert, coincé comme il n’est pas autorisé de l’être. Petit tailleur, petites chaussures, petit bassin mais gros porte-monnaie. Elle danse en faisant de petites grimaces du genre qui chante la mélodie sur des « ouhouhouhouh » en rebondissant dos droit, nuque tendue, yeux écarquillés. De temps en temps un sourire à sa copine qui semble dire « Mon Dieu que je suis folle ce soir ».

Sa copine, parlons-en. Mais où sont tes moutons Berthe ? Il nous avait pourtant semblé que la soirée était interdite aux sabots ! Mais cesse dont de sautiller partout, tu vois pas qu’ils ont tous honte pour toi… eh t’es pas toute seule et ça, c’était mon pied, semble dire sa voisine. En tous cas, elle est à l’aise sur la piste, étalant toute sa viande sous le nez enchanté des autres amateurs de danse. Elle peut être à l’aise ceci dit dans son T-shirt XL de chez Carrefour… Sans intérêt.

Sa voisine, donc, c’est Christelle. La meuf qui veut faire à l’aise et détendue mais qui oublié d’enlever son balai. Elle secoue son corps mécaniquement à la manière d’un robot qui disjoncte tout en essayant de faire voler sa chevelure bouclée de droite à gauche en passant par le mojito du voisin. Oui, nous en convenons, c’est assez original.

Mais le must de la soirée, c’est notre ami James. Petit pantalon en velours orange, petit haut moulant gris, lunettes noires rectangulaires et le détail qui tue, petit ras-le-cou en strass argenté. Et gros sac à main en cuir noir. Lui, il sent le rythme, c’est certain, il le sent qui circule d’un bras à l’autre, d’une hanche à l’autre, de la tête au genou, de l’épaule au ventre, du dos au pied droit. Petit serpentin gesticulant en cadence, nous gratifiant de temps à autre d’un arrêt sur image inédit. Un pur délice.

On peut le dire, nous passons une soirée délicieuse. Du moins jusqu’au moment où Marie-Chantal vient nous saluer. Quelques minutes nous sont tout de même nécessaires pour réaliser que c’est la mère d’une de nos élèves. Ça fait deux heures que nous l’observons sans que l’idée que nous la connaissions peut-être nous effleure. Ça fait deux ans que nous la croisons deux fois par semaine sans que son visage ne nous soit un tant soit peu familier. Et là, en être parfaitement équilibré, nous passons le reste de la soirée à essayer de nous rappeler la gueule de son enfant.

14 novembre, 2009

Pour le meilleur et pour le pire, Part 3/3

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 2:30

pictureaspx.jpgSoudain, elle apparaît. Descendant marche après marche, soutenue et aidée par deux femmes énormes, la voilà qui nous présente sa première tenue. Nous aurions pu être éblouis par la tonne de bijoux qui écrase sa poitrine, la couleur éclatante de sa robe, la perfection indéniable de sa coiffure. En réalité, la seule chose qui nous saute aux yeux est son visage. Totalement inexpressif. Les yeux rivés au sol, les lèvres closes, les traits tirés. Nous nous demandons si quelque chose s’est passée en haut qui aurait pu la contrarier. Quel dommage, le jour de son mariage, de tirer la gueule comme ça. Heureusement que madame le cameraman a été expédiée ! Ah non, la revoilà qui rôde, prenant soin cette fois de ne filmer que la mariée déprimée. Cette dernière s’assoit sur son trône et c’est le moment pour ceux qui le désirent de se faire photographier avec elle. Après Mickey et le Père Noël, autour de la jeune mariée.

Puis elle remonte, toujours aussi désespérée, accompagnée de ses gardes du corps qui ont l’air de prendre à cœur leur mission, sous les chants de l’assemblée soudainement devenue joyeuse. Quelques minutes plus tard, alors nous buvons un jus de fruits singulier, la voilà de retour. Bizarrement, elle sourie. Elle rie même. Quelque chose nous échappe. Nous demandons à notre voisine la raison de cette brusque métamorphose. On nous explique que c’est la tradition qui l’exige. C’est-à-dire ? Les tenues symbolisent les différentes attitudes qu’une femme doit adopter pendant le mariage. Première tenue : soumission, discrétion, obéissance, pudeur, elle doit la fermer quoi. Deuxième tenue : joie, bonheur, bonne humeur, beauté, sympathie. Ben, faudrait pas que son mec la trouve moche et dépressive. Troisième tenue : parce qu’elle finit par en enfiler une troisième, toute blanche, comme dans la tradition occidentale en fait : virginité, pureté. Faut pas déconner non plus.

Bon, nous avons bien fait de venir. Nous comprenons mieux notre sentiment de décalage de tout à l’heure. Vu sous cet angle, nous ne pourrons jamais nous marier selon la tradition marocaine… Nous avons effectivement un problème avec les exigences masculines qui veulent que la femme soit semblable à un objet. Aucun débordement, aucune revendication, aucune expérience. Aïe. Et dire que nous sommes au XXIème siècle et que les hommes fantasment toujours sur la domination d’un être prêt à exaucer leur prière, un être qui n’ait aucun sentiment humain, qui ne ressente ni colère, ni besoin, ni envie. Un être qui porte sur ses épaules la vertu du monde pour leur laisser libre champ aux vices de celui-ci. Une vraie bonne sœur en fait.

Bon d’accord, c’est le Maroc, dira-t-on et cela ne concerne qu’une certaine catégorie de personnes. Peut-être. Mais l’homme n’a jamais apprécié que sa femme ait accumulé un nombre de partenaires sexuels supérieur au sien. Il n’a jamais accepté qu’elle ait des revendications quant à sa liberté d’action et de pensée. Il n’a jamais aimé qu’elle exige, qu’elle soulève, qu’elle accuse, qu’elle dénigre, qu’elle rejette, qu’elle soit en colère ou déprimée, qu’elle parle trop fort ou qu’elle crache par terre. Alors nous nous disons, qu’au moins, au Maroc, les choses sont claires dès le début. Après, on les accepte ou pas, mais faudra pas dire qu’on n’était pas au courant.

31 octobre, 2009

Voulez-vous danser avec nous, ce soir?

Classé dans : Chroniques du bled — cieamalhadrami @ 17:29

4017390513480999e15bm.jpgEn nous réveillant ce matin, nous nous sommes demandés si la soirée de la veille avait été bien réelle ou était-ce encore un mauvais tour du petit comique du moment : notre inconscient. Errant dans le brouillard d’un réveil difficile, nous apercevons notre raison se frayant un chemin vers la lumière du jour. Au bout de quelques secondes, tous nos sens retrouvés. Analyse rapide de la situation. Certains signes ne trompent pas : odeur de tabac froid, mal de tête, fringues jetées à même le sol : la sortie d’hier soir a bel et bien eu lieu. Remémoration :

 La première partie de soirée se déroule dans un endroit chic de la ville.

 Un lieu où les people se montrent de temps en temps et que ceux qui veulent le devenir fréquentent régulièrement. Déco épurée, petit jardin, banquettes conviviales et confortables, lumière discrète ; juste ce qu’il faut où il faut. Une tenue chic et branchée est bien sûr exigée pour l’occasion, coiffure, chaussure, ceinture, parure.

Les gens se pavanent en dégustant des petits amuse-gueules aux couleurs du monde. Ils sont correctement assis, jambes croisées, pas de coudes sur les tables, ni de dos bossu. Ils savent se tenir et respecter le protocole définissant la place de chacun selon son intimité avec le maître des lieux, l’ampleur de son compte en banque, le prestige de son statut professionnel. Ils rient aux blagues, se risquent à en raconter une, demandent des nouvelles des absents – histoire d’extorquer quelques ragots mondains et d’en faire circuler – évoquent des anecdotes communes ou personnelles. Une vraie soirée de petits bourgeois inintéressants mais qui tentent malgré tout de le devenir.

 Heureusement, la musique est là et nous en profitons pour nous éclipser convenablement et rejoindre la piste de danse. Le son monte et les mélodies nous entraînent. Nos premiers pas sont tranquilles, il s’agit de commencer en douceur car nous savons très bien comment tout cela va finir. Nous laissons le rythme venir à nous. Nous laissons notre corps l’apprivoiser. Toutes ces lèvres qui s’agitent autour de nous, nous évoquent des poissons hors de l’eau. Notre regard se voile ; nous effaçons ce décor inutile. Il n’y a plus que la musique et nous.

 Une femme complètement bourrée n’arrête pas de souler tout le monde. Elle se colle, nous raconte sa vie, elle est chanteuse et actrice et cultive apparemment une jalousie maladive envers les françaises présentes à la soirée. Elle commence à insulter tout le monde en nous prenant à parti alors que nous essayons de fuir. Elle s’accroche à tout ce qui passe, danse en bousculant tout le monde, parle à 5cms du visage. Intolérable. Elle finit par demander à l’un de nos amis pourquoi personne ne veut lui parler et détournent le regard quand elle s’approche. Il y en a même qui la poussent. Petit coup de coude discret dans les côtes. Passons.

 La soirée commence à entrer dans la nuit, les gens se sont chauffés, ont refroidi et se dirigent lentement vers la sortie. Le DJ lance son dernier set et l’heure est à la discussion. Que fait-on maintenant. Les avis sont partagés entre ceux qui veulent poursuivre en boîte et ceux qui veulent finir au café. Tous s’accordent pour ne pas rentrer. C’est déjà ça.

Le choix se porte finalement sur un mix entre les deux. Une petite boîte où l’on peut boire un coup. L’avantage est que la piste de danse sera à nous. Les gens ne vont pas là-bas pour danser.

 Cette fois pas de jardin. On descend au deuxième sous-sol pour découvrir un endroit sombre dont l’unique source de lumière est celle d’un stroboscope. Le DJ n’a apparemment pas eu vent de la circulaire expliquant que l’utilisation de cet appareil doit être limitée à quelques minutes en continu sous peine d’un décollement de la rétine ou d’une crise d’épilepsie. Si nous avions su, nous aurions pris nos lunettes de soleil. Nous prenons une table. Sur la piste, deux hommes. Dans la salle, des couples en train de s’embrasser. Enfin des couples… Les femmes sont soit des jeunes filles pré pubères, soit des vieilles peaux. Les premières découvrent les effets de leur corps sur la gente masculine, les deuxièmes désespèrent d’être abordées par un homme. Il y a une troisième catégorie. Les femmes de trente ans qui rentabilisent leur soirée. Toutes en minijupes. Tombées dans leur palette de maquillage. Les tenues ne sont pas vraiment du même goût que celles de la soirée précédente.

Ceci dit, les clients se sont tous apprêtés, princes de pacotilles, filles de carnaval. On ne distingue plus très bien le vrai du faux. Ils se sont vraiment donnés du mal pour être là, ainsi parés. Se dévisagent, se testent, se tentent. On vient seul, avec qui repartira-t-on ?

 Nous discutons tant bien que mal de tout, de rien, on s’en fout, cela n’a pas d’importance. D’un coup d’œil complice, nous mettons à terre un par un ces clowns endimanchés modérément tristes, leurs parures de toc ramassées au souk dans la matinée, les minirobes en vinyle de « Barbie fait le trottoir », les bottes pointues à mille et une sangles imitation « fée carabosse » ; cheveux blonds, rouges, noirs et autres coloris dont l’appellation n’a pas encore été inventée, sur peaux brunes blanchies par des produits aux pots sans étiquettes. Comble de nos cauchemars vestimentaires les plus fous.

Le succès d’un tel lieu s’explique simplement par des statistiques probantes ; plus efficace qu’une boîte ordinaire, qu’un site de rencontre ou qu’un café de rendez-vous 7 minutes/7 personnes.

 La fumée remplit les poumons, l’alcool désinhibe les corps, les voix se cassent, les peaux se frôlent, se touchent, transpirent le parfum acide d’hormones en ébullition. La musique agresse les tympans. Si seulement c’était le seul problème. Nous cherchons à apercevoir le DJ. Il est probablement sénile vu le genre de musique qu’il ose passer. Non, il a simplement mauvais goût.

 Une jeune femme se trémousse seule face à la salle, essayant d’attiser les portefeuilles ambulants qui l’observent en bavant. Deux hommes se cherchent, s’abordent, se trouvent. Un garçon fait danser toutes les filles dans l’espoir de repartir avec l’une d’elles. Un homme de 50ans se frotte contre un cul de 20ans qui s’agite en rythme. La routine dans ce genre de lieu.

 Nous nous laissons porter par la mauvaise musique. La house a ça de génial qu’elle est en même temps répétitive et diversifiée. Une boucle tourne sans cesse ; une palette de petits sons venant l’agrémenter.

La fatigue nous gagne. Nos yeux se ferment par la violence de l’éclairage. Les basses saturent et nous sentons nos organes vibrés. Emportés, nous ne contrôlons plus nos corps qui se meuvent dans un espace d’une autre dimension. Nous sommes ailleurs. Nous dansons.

 Plus tard, beaucoup plus tard, la musique cesse. La lumière du stroboscope a fait place à un éclairage de néons. Il ne reste plus grand monde. Les banquettes vidées, les bouteilles aussi, chacun repart avec son trophée d’une nuit. Jusqu’au lendemain.

 Nous ne regrettons pas d’être venus. Il faut avoir vu ça une fois dans sa vie. Une fois. Ça suffit amplement.

25 octobre, 2009

C’est ça, le Père Lachaise

Classé dans : Devisons un peu — cieamalhadrami @ 18:35

perelachaise005.jpgIl se tient debout, immobile, la tête légèrement inclinée sur le côté gauche. Son corps ne fait pas face. Assez près pour lire les mots incrustés dans la pierre, assez loin pour ne pas investir l’espace du mort. Ses yeux fixent la tombe. De l’extérieur, rien ne paraît pas mais on peut sentir la révolution interne que cette image provoque en lui. Il est ici ; il est ailleurs.

 A première vue, nous sommes incapables de déterminer son origine. Une peau mate, une chevelure brune, un nez prononcé.

 De longues minutes s’écoulent. Il ne bouge pas. Sa respiration régulière s’accorde au rythme du cimetière. Il est calme et serein. Nostalgie. Voilà ce qu’on arrive à lire à travers les traits de son visage. Nous ne connaissons pas la personne qui repose ici. Elle semble avoir de l’importance pour lui. Un peu comme le symbole d’une vie passée. Il ne peut pas la quitter du regard.

 Une voix douce, mélodieuse, une voix d’homme se glisse dans le souffle de l’air. Elle flotte au gré du vent tiédi par la lumière matinale. Un chant poignant, aux sonorités inconnues nous emmène sur les traces d’un pays en guerre. Il l’a fuit pour survivre. Il lui manque. Sa poésie est une fenêtre sur cet autre monde qui est le sien. Trente ans d’exil et un cœur déchiré qui le conduit chaque semaine devant la tombe de cet écrivain disparu. Il porte le deuil de sa terre, de sa langue, de sa culture. Il n’oublie pas. Il ne veut pas oublier. Il chante les poèmes d’une vie effacée par ses choix, effacée par la violence des armes et des esprits. Il chante son âme qui s’éteint et bientôt rejoindra la poussière du temps.

 Un sac plastique à la main. Sa transparence laisse apparaître la carcasse de bouteilles d’eau, certaines pleines, d’autres vides. Elle marche. De temps en temps s’arrête près d’une tombe. Apollinaire. Le poète a ses fans. Elle aime son œuvre, touchée par ses mots au plus profond d’elle, il est de son devoir de prendre soin de lui. Elle lit à voix haute les vers du défunt apposés sur la tombe. Elle les connaît par cœur. « Que c’est beau », dit-elle. Elle retire une bouteille d’eau du sac et la vide dans la terre assoiffée, nourrissant ainsi la rangée colorée de fleurs en bouton.

Elle continue son chemin. Se retrouve devant Sadegh Hedayat, l’écrivain  iranien. L’homme qui chantait n’est plus là. Elle passe sa main sur le marbre froid et conte son histoire, fait son éloge en quelques mots bien choisis. Puis, rituel dominical, elle arrose les fleurs qui ornent sa tombe.

Elle respecte ses artistes et leurs œuvres. Elle veut les remercier. De l’eau et du temps. C’est tout ce qu’elle a à leur offrir. Et c’est déjà beaucoup.

 

C’est ça, le Père Lachaise. On le traverse, d’allées en allées. On marche en côtoyant les plus grands esprits de notre temps. Ou plutôt, ce qu’il en reste. On pense à eux, on pense à nous. Leur absence souligne la fatalité de notre existence et renforce notre sentiment de solitude. Un grain de pessimisme nous envahit. Déclin de l’humanité. Puis le fait qu’ils aient existé et les œuvres qu’ils ont légué au monde nous prouve la force de l’être humain et nous redonne le courage d’affronter le froid de l’existence et l’envie d’y remettre une touche de soleil. C’est ça, le Père Lachaise.

24 octobre, 2009

Hommage aux disparus…

Classé dans : Devisons un peu — cieamalhadrami @ 22:52

4024807957f33dc1983am.jpgLorsque le drame survient, je suis en état de choc.

Comment ? Pourquoi ? Je ne comprends pas. C’est trop horrible. Mon Dieu, qu’avez-Vous fait ? Ma gorge se serre, ma vue se trouble, mes jambes refusent de me soutenir davantage. Je ne sais plus où je me trouve. Mais de quoi parle-t-on. Non. Arrêtez de prononcer ces mots. Ils me donnent la nausée ainsi assemblés. Suis-je victime d’un mirage auditif ? Redites-les moi, ces mots, que je m’en imprègne, que je les assimile. Il y a comme un blocage à l’entrée de mon cerveau. Ce genre d’atrocité n’y a pas sa place. Et pourtant ils sont là, devant moi. Ils n’ont pas l’intention de partir. Je me les repasse en boucle pour me prouver qu’ils existent bien « le fils de Mme D. a trouvé la mort ce matin » nous dit Mr C. Une promenade scolaire au bord du Drac, sans prévenir, le barrage qui libère ses eaux, les voilà qui dévalent, en quelques secondes, les enfants emportés.

 

Nous sommes là, bouche bée devant cet homme que nous connaissons bien et qui pourtant aujourd’hui nous paraît différent. Il parle et nous n’entendons plus rien. La première information a avalé toutes les autres. Son visage porte les marques récentes d’une douleur insoutenable. Les yeux rougis par la colère et la tristesse, il fait face. Des larmes coulent sur nos joues, des larmes que nous voudrions retenir nous aussi, rester forts, assez pour être en mesure de soutenir Mme D. mais c’est trop dur. Des images défilent sous nos regards vides, le souvenir de ce petit garçon de tout juste sept ans qui venait régulièrement assister à nos cours. M. Nous l’adorions. Ses petites joues rondes, son sourire intarissable, sa façon de savourer son pain au chocolat, assis sur un tabouret, près du pianiste. Il était beau, gentil, notre rayon de soleil. Sa disparition soudaine, brutale, d’une violence indigeste, nous condamne désormais à la pluie.

 

Mr C. continue son monologue d’un ton monotone, quasi mécanique, comme s’il l’avait répété une centaine de fois auparavant, et déclare que la vie doit continuer. Il nous demande ensuite d’une voix fébrile de prendre nos places à la barre pour le début du cours. Je vis sans doute le moment le plus horrible de mon existence, le genre de scène que pourraient affronter les personnages d’une tragédie de Racine. Jamais je n’aurais pensé ressentir un tel désarroi. J’exécute les exercices, tous les exercices, les joues humides, l’eau salée ruisselante venant mourir sur mes lèvres, dans ma bouche, sur le sol en bois usé. Mon corps, lui, a enclenché le mécanisme. Un réflexe. Tous ces mouvements faits et refaits un millier de fois, s’exécutent sans que ma conscience n’y prenne part. Je travaille mes muscles, je transpire, je fais des efforts surhumains. Je voudrais me déchirer toute entière, m’écarteler, me fendre de toute part. Exorciser le mal. M’infliger une douleur physique si intense qu’elle m’arracherait bien plus que des larmes, saignerait cette plaie qui me torture de l’intérieur, infection, cancer en phase terminale. Je pense à lui, je pense à elle.

 

Mon regard s’attarde parfois sur le visage d’un de mes camarades. Décomposé. Je ne vois que des visages de survivants ou plutôt, de condamnés à mort. Toutes les étincelles se sont éteintes. L’air est devenu froid et lugubre. Respirations saccadées. Les poitrines se gonflent et se dégonflent bruyamment pour tenter de raisonner les cœurs qui s’emballent. Une révolution a lieu dans nos entrailles, si éprouvante qu’elle prend aux tripes, bouleverse tout équilibre psychologique. Une confusion personnelle que l’on sait pourtant partagée par d’autres. Nous la vivons chacun pour soi, profondément. Nous la sentons dans nos veines qui circule, dans l’oxygène que nous respirons. Elle n’est pas à nous. Tous l’ont accueilli en leur sein pour ensuite la partager. Savoir que chacun traverse le même enfer ne le rend pas plus supportable mais enfin, souffrir à plusieurs permet au moins de se sentir compris et soutenu, pour comprendre et soutenir à notre tour.

 

Une certaine unité se dégage soudain de la salle de danse. L’individualité n’existe plus. Tous réunis face à la même horreur. Une violence qui nous dépasse et nous conduit instinctivement à tisser des liens invisibles pour faire bloc, l’empêcher de nous attirer vers son néant. Seuls, nous nous sentons désarmés. Devant la difficulté d’accepter cette fatalité insensée, la solidarité s’impose d’elle-même. Nous prenons soudain conscience de notre impuissance devant les aléas du Destin. De notre fragilité.

 

Le cours de danse prend fin tant bien que mal et nous nous quittons en silence, secoués par ce manteau gris recouvrant nos cœurs troublés.

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